samedi, 21 octobre 2006

Patricia-M...FELIPE ( 5ième et dernier Episode )

FELIPE ( 5ième et dernier épisode )

 

Ce qu’il y a de bien dans la fougue un peu stupide de nos 18 ans, c’est qu’on ne se pose pas trop de questions « avant » de se décider à faire quelque chose, ni vraiment « pendant ». Dans le fond, on sait que ce n’est pas très raisonnable alors on se déculpabilise avec une seule phrase de Nietzsche : « La réflexion nuit à l’action ». Voilà qui est bien arrangeant !

Du moins voilà comment je pense pouvoir correctement appréhender aujourd’hui ( et de fait, 17 ans plus tard ) mon arrivée à Salamanque.

Les portes de l’aéroport franchies, je me retrouvais avec 4 soucis : 1) Je parlais Espagnole comme une vache Inuite. 2) Je ne possédais aucun rudiment du voyage en solitaire dans une ville étrangère. 3) J’avais l’estomac dans la gorge.  4) Je n’avais pas prévenu Felipe.

Le quatrième point, en vérité, était le point fort de mon initiative mais, fraîchement débarquée, je le sentais beaucoup moins bien, tout à coup. Alors, je me suis assise sur un banc, j’ai regardé attentivement le pouls des choses et des gens autour de moi en grillant 3 ou 4 clopes. Il s’agissait d’être un minimum plus efficace que le parcours que j’avais du choisir pour venir ici. Mais passons ce détail car, comme tous les moments un peu flous ou trop rapides de notre existence, ils s’impriment mal sur notre Hard Disk. Je me souviens très bien que si j’avais mesuré mon attachement à lui par la difficulté de relier mon point de départ à mon point d’arrivée, j’aurais du piquer une robe de mariée à Madame Tomate.

A présent, une quinzaine de kilomètres me séparait de l’adresse qu’il m’avait donné sur ses lettres qui, toutes, s’étaient envolées vers moi depuis ce point-ci. Enfin, je dis ça pour vous offrir une petite phrase romantique puisqu’à mon avis, le convoyage postal se fait par train au départ de Salamanque. « Action ! » : Je monte dans un taxi et  tend rapidement les coordonnées de Felipe. Le chauffeur n’a aucune expression ni comportement qui me donnerait un indice sur la gueule du loup dans laquelle je suis en train de me jeter en vrac. S’il avait fait « hum-hum » en dodelinant de la tête, je me serais dit « C’est un coin paumé ». S’il avait un grand sourire, je me serais dit « Ca va lui rapporter un max. de pesetas ». S’il avait ibériquement pesté, il m’aurait fait penser à ma concierge. Mais non, il m’a rendu le papier aussi sec et nous sommes partis.

La route n’avait rien de particulièrement originale et j’en fus un peu déçue. Bon sang, je m’attendais à un peu de dépaysement quand même en Castille et Léon ! Rien que le nom de la province m’évoquait des trucs comme les couples mythiques genre bonnie and Clyde, Tintin et Milou, Ava et Gardner. Et encore, je vous dis cela parce que je la prononçais à la façon espagnole sinon, à la « française », autant dire que cela aurait soulevé un autre genre d’imaginaire, relativement inquiet. Après, j’ai vu son blason : une tour jaune fois 2 et un lion rose, fois 2 aussi. Un lion gay ? Ou alors c’est parce que la panthère était déjà prise. Enfin, si je puis dire. Oui, déjà, je flânais ainsi en songes divers et variés, ça occupe toujours une bête qui ne s’avoue pas stressée. Puis, j’ai aperçue les pierres érigées du centre ville, je me doutais que nous n’étions plus très loin, à la façon dont le chauffeur commençait à ralentir. D’ailleurs, ils se sont arrêtés lui et son compteur devant une grille blanche ouvragée et blasonnée ( ca me fera déjà un sujet de conversation d’entrée puisque je reconnaissais bien là les tours et les lions ). J’ai réglé, il a filé, sobrement.

A travers la grille, je découvrais le jardin écrit par lui quelques semaines plus tôt.  A cette époque, je n’étais que vaguement sensible aux espaces verts domestiqués et trouvais même suspect le temps que d’aucuns leur consacraient. Mais là, je dois avouer que je l’ai aimé au premier regard au point d’être prête à l’imprimer en moi et repartir, le cœur content. Mais il n’y a pas que le cœur dans la vie, n’est-ce pas ? J’ai appuyé sur le bouton de l’interphone : « buzzz » fit le portail en réponse, sans aucune voix pour s’inquiéter de « qui » il s’agissait. J’ai donc traversé la grande allée de gravillons blancs et de quartz en fixant mon attention sur la porte d’entrée de la villa et en affectant une démarche confiante et amicale. Oui, c’est possible. La première voix qui se manifesta ne vint pas de la porte, mais du jardin…ou plus exactement d’un bosquet. Sauf, que je ne voyais pas le corps qui l’animait ( la voix, pas le bosquet- quoique..-) et ne comprenais pas grand chose aux deux ou trois phrases qui m’étaient parvenues. Ceci dit, pas de mystère, c’était sans aucun doute possible celle de Felipe. Sa voix, dans son élément, dans son pays, en V.O, prenait une dimension qui affola un peu ma confiance en moi. En d’autres termes, j’étais muette comme une carpe et figée comme la dite carpe congelée. Le bosquet s’agite, lui, au moins et Felipe le jardinier, cisailles à la main, déplie son grand corps et m’aperçoit : «  Holà !! Patricia !! » Il n’a pas vraiment l’air surpris, lui. J’ai raté un épisode ou quoi ?

Tout en s’approchant de moi, il continue : «  Excuse-moi, je croyais que c’était ma mère qui venait me chercher pour aller…Qu’importe, c’est bien toi ! Ca me fait bien plaisir de te voir, ah c’est vraiment formidable ! » Puis, séquence approche des 3 derniers centimètres. Dans ces cas là, ce sont souvent les yeux qui se trouvent en premier et qui prennent la température, déclenchent la répartition et l’enchaînement des choses : « Je peux t’embrasser ?… » dit-il en le faisant, oui, exactement comme dans les films de l’amûûr. Il était doux et puissant, viril sans ostentation, un parfum délicat de feuilles coupées sur fond de sueur perlée. J’ai aimé.

Il a pris mon sac, et s’est enquit de moi. Ecoutez, je me souviens juste avoir souri comme j’ignorais savoir le faire et avoir reçu la même magie en échange. Sans un mot, nous avons de concert, engagé quelques pas dans ce jardin. La tentation était grande. Nos mains se sont signifiées la fin de l’attente lorsque nous nous sommes retrouvés devant la piscine. Il a posé mon sac, et nous avons sauté ensemble, en riant, en jouant, j’allais presque écrire : « en dansant ». Puis, ce fut au tour de la terrasse, au dessus de nous de se manifester vocalement, bien entendu, c’était « une » terrasse, donc « une femme ». Evidemment, je n’ai encore rien capté à ce qui se disait, mais le ton s’il me paraissait exprimer la « surprise » n’en demeurait pas moins bienveillant. Après quelques secondes, Felipe répondit , en Français : «  Maman, je te présente mon amie Patricia ». Surréaliste, certes, mais pas autant que la suite lorsqu’elle répondit en Français : « Bonjour et bienvenue, Patricia. Mon fils m’a beaucoup parlé de vous et je suis contente de vous accueillir dans …ma piscine ! » et, dans le même souffle, à Felipe et toujours en Français «  Tu pourrais quand même la laisser arriver après le voyage qu’elle vient de faire, je viens t’apporter des serviettes ».

-         «  Vous vous parlez toujours en Français ? »

-         « Oui, sauf quand ma sœur est là »

-         « C’est marrant, elle a le même accent que toi…c’est ‘gnon »

-         «  On a le même professeur, tu te souviens ? Allez, on se sèche et je vais te montrer quelque chose, d’accord ? »

Au fond du jardin, derrière une rangée de ce que je suppose être des cyprès, se tenait un petit pavillon. Une ancienne serre réaménagée en lieu de vie, plus exactement. Là son bureau avec sa planche à dessin, là un long comptoir de cuisine ouvrant un salon entièrement vitrée et ouvert sur un carré de collines, au cœur une chambre et sa salle de bain attenante derrière des pans verticaux et séparés chacun de quelques centimètres. «  C’est ici que je vis, c’est ma première réalisation d’architecte ». Ma dernière défense venait de tomber en même temps que ma serviette. Tout était parfait depuis le début et tout demeurait dans cette même veine. Je ne cherchais plus à m’en défendre ou encore à m’en inquiéter.

Après deux ou trois jours de ce bonheur là, il m’a ouvert à la ville de jour et de nuit. Un soir, très tard, sur le pont romain, il m’a demandé de l’épouser aussi naturellement que s’il me proposait une promenade à vélo. C’était à ce point d’ailleurs tellement naturel qu’il ne m’a même pas effleuré l’idée que cela ne l’était pas. Tellement naturel qu’il m’a semblé évident de ne pas répondre, quoi dire ? Nous nous sommes assis sur une pierre abandonnée, en contrebas et avons laissé couler le temps.

-         «  Tu n’es pas obligée de me répondre maintenant, tu sais… » me dit-il en souriant franchement.

-         « Répondre…pourquoi faire ? »

-         « C’est ta façon de dire « oui », je suppose ? »

Et là, je me réveille.

-         «  Non, c’est ma façon de ne pas répondre . Tu sais bien que…. »

-         « A cause des femmes ? »

-         «  Des fem… ? Pardon ? Ah oui, les femmes...c’est vrai, punaise de sort, je les avais oublié »

-         « C’est plutôt bon signe, non ? En même temps, je pense vraiment que tu n’ es pas du tout « gouine »…Les femmes, c’est ton art, pas ta vie. »

-         « La formule est belle, je la retiendrai, tu sais »

-         «  Tu viens de me répondre, si je comprends bien. Tu es certaine de ne pas vouloir prendre un peu de temps pour y songer ?…Laissons-nous du temps… »

C’est vrai que je venais de répondre. C’est vrai que j’avais envie de me mentir. C’est vrai que j’avais envie de tenter l’aventure. Mais je savais aussi trois choses 1) Le souvenir des femmes me revenait avec une ampleur qui embrassait toute ma vie. 2) J’avais 18 ans .3) J’aimais certes Felipe mais n’était pas amoureuse. C’est exactement ce que je lui ai dit. Il a pris sa voix la plus douce, la plus posée, pour me dire que c’est ainsi que notre union pourrait traverser les années, que cet amour sans ses états fébriles était la clé d’une vie à 2…qu’il était certain de ne plus rencontrer femme plus franche…et qu’au-delà de me perdre en épousée, il se demandait si ce n’était pas justement cela qui allait vraiment le désespérer.

Je suis rentrée à Paris. Nous nous sommes écrits : moi lui racontant les marches que je faisais encore dans le sillage de ce qu’il m’avait donné, lui, en me racontant les jardins et les pierres du monde entier qu’il n’avait plus de cesse de parcourir. Nous nous sommes revus, une fois, à Paris, plus de 3 ans après. J’allais déménager, lui, partait pour la Syrie pour un voyage d’études qui devait le conduire à remporter son premier grand contrat. Nous avons dansé, une dernière fois, toujours en riant.

Je ne suis jamais retournée à Salamanque, lui non plus.

 

 

mardi, 17 octobre 2006

Patricia-M...FELIPE ( Episode 4 )

FELIPE ( Episode 4, l’avant dernier )

 

« Rester un peu chez moi » signifie surtout reprendre contact avec tous mes voisins et voisines d’étage. En d’autres termes, tout le monde fourré les uns chez les autres ou encore à se réunir sur le toit, la nuit, évidemment.

Un moment, j’avais même installé une ligne de téléphone reliée entre 4 chambrettes ( j’avais même pensé à ajouter un poste dans nos 2 wc collectifs, au cas où…) et ce fut un joyeux bordel : Anne, par exemple, était en ligne avec sa mère tandis que Matthieu et moi choisissions forcément ce moment là pour décrocher en même temps … Je vous laisse imaginer. Remarquez, cela n’a pas duré longtemps car, un beau matin, alors que je m’éveillais en douceur, j’ai entendu notre Ibère concierge bougonner, marmonner, psalmodier alors qu’elle était censée se taire et faire le ménage hebdomadaire des parties communes aux étages des fous. Et plus le temps passait, plus elle tournicotait dans le couloir. Qu’est-ce qu’elle a encore, je vous le demande ! J’étais prête à sortir le lui demander en personne lorsque tout à coup, j’ai vu mon téléphone bouger tout seul, puis se vautrer lamentablement par terre. Si mon installation était pratique, elle avait le défaut majeur de faire courir des mètres de fils dans le couloir. Elle aurait vu le diable que cela n’aurait pas été pire alors, elle l’a tiré par la queue avec une énergie et un courage que je ne lui connaissais pas. Elle a tant et si bien tiré que mon téléphone s’est retrouvé propulsé contre ma porte. Vous savez ce que j’ai fais ? J’ai tiré de mon côté sur le fil, sans rien dire. Là, elle s’est mise à hurler «  Ché vivant ! Ché vivant ! » et elle s’est enfuie. Ni une ni deux, j’ai réveillé mes petits amis, et nous avons viré les fils. Nous sommes rentrés chez nous et avons attendu la suite. Elle n’a pas traînée : notre Ibèro-hystérique était allée chercher un homme, ou plus exactement, un habitant des vrais étages des pas-fous. Comme il n’y avait plus rien, il a commencé à se fâcher et dans un dernier geste désespéré sur fond de « chuis pas folle, ché vivant ! », elle a tapé à ma porte. Je l’ai jouée «  mais c’est vous qui faîtes tout ce bruit ?! Vous avez vu l’heure ? etc.. » en prenant à partie l’homme fâché «  vos êtes nouveau ici ? Vous avez un souci ? et… ».

C’est ainsi que nous perdîmes notre ligne en échange d’un fou rire. Enfin, tout ça juste pour vous dire que dans cette vie là, Felipe n’existait pas davantage et qu’après 2 ou 3 jours de ce régime là, j’étais parfaitement capable d’oublier jusqu’à l’existence de ma propre mère.

Je devais allée tout bientôt à la soirée d’ouverture de la maison de disques qui allait m’employer un peu plus de deux ans. Comme il est de bon ton d’avoir un cavalier pour ce genre de soirée, je me suis rendue compte qu’à part Matthieu, je ne connaissais pas de chromosomes X que je pouvais faire rentrer dans ma « vraie vie ». Flûte. Et, bien entendu, Matthieu partait chez ses parents. Non, n’imaginez pas que le prince charmant se présenta alors comme par enchantement sur son fier destrier blanc. Que nenni ! Madame Tomate (si, si, c’est une jeune femme) interrompit ma profonde réflexion car elle, avait besoin d’une copine pour se rendre à une soirée de « casage ». Une soirée de « casage » est une soirée organisée par des jeunes gens de sexe masculin, tous fraîchement diplômés et promis à de très hautes carrières et qui n’ont pas le temps de se trouver une épouse. Madame Tomate les faisait toutes avec d’autres plantes animées par ce même désir, mais là, elle était plantée et rendue à la dernière minute, me suppliait presque à genoux de la suivre là-bas. « T’aurais pas un frère ? » lui demandais-je ?

-         « Quoi, pour m’accompagner ? »

-         « Nan, pour moi. J’ai une soirée aussi, la semaine prochaine…’manque un  « accompagnant » mignon et pas chiant »

-         « Et toi t’as pas ça en magasin ? »

-         « Nan »

-         « Mon frère il a 15 ans »

-         « Merde, un peut jeune »

-         « Bon, tu viens ou quoi ? Alllleeeeeez ! »

-         « Ok…Je le trouverais peut-être là bas »

-         « Si tu me piques pas le mien »

-         «  Je te demanderai l’autorisation, miss »

-         «  T’as une robe noire ou sombre ? »

-         «  Euh oui, mais…hum…on ne fait pas franchement la même taille, je ne pense pas qu’elle t’ira »

-         « Non, c’est pour pas qu’on soit habillée pareil, moi j’y vais en blanc, tu vois ? »

-         «  Ouais, comme ça tu pourras même te marier direct en sortant de la soirée »

-         « T’es con toi »

La soirée était telle que je me l’imaginai et je m’ennuyai ferme. Tout était mielleux, attendu, convenu, poli, courtois et patati et patata. Les filles minaudaient en se caressant élégamment les entre seins. Les garçons offraient à boire en luttant pour ne pas se gratter leur entre jambes. Madame Tomate était méconnaissable en « épousez-moi » et je sentais que j’allais la récupérer en « valiumisez-moi ». De guerre lasse, j’ai attrapé un livre, et je suis allée m’asseoir dans un couloir, à distance respectable de tout ce qui chasse la ménagère de moins de 25 ans. J’ai pris mon air le moins sympa, et j’ai commencé à lire. Je ne comprenais pas grand chose à ce bouquin (il faut dire que c’était un manuel en Espagnol sur les techniques de construction de barrages) mais je m’accrochais à lui, comme une naufragée à sa planche. Et, tout à coup, « ça » m’est tombée dessus : Felipe me manquait. Il me manquait d’autant plus que j’avais le sentiment d’avoir été injuste avec lui, je m’étais comportée avec lui comme avec « eux ». Je fouillais un peu plus en moi et prenais la résolution N° 1 : « Mettre les mecs dans deux camps séparés : les touristes et les résidents ». J’en aurais certainement pris une deuxième dans l’élan si un type ne s’était pas mis à pousser un soupir à fendre l’âme juste à côté de moi. Poussée par une naissance d’humanisme et pressée d’éprouver ma résolution N°1, je m’enquiert : «  Quelque chose ne va pas ? » .

Lui : « Et bien, franchement, je m’ennuie un max »

Moi : « Vous aussi vous accompagnez un candidat au grand jeu de la rencontre ? »

Lui : « Pas vraiment. J’étais censé être un…candidat, comme vous dîtes »

Moi : «  Et vous n’avez pas trouvé chaussure à votre pied ? »

Lui : «  Ce n’est pas comme cela que je tomberais amoureux, ça c’est sûr »

Moi : «  Tiens, c’est la première fois que j’entend ce mot ce soir. C’est un signe que vous vous êtes en effet trompé de soirée, si vous voulez mon avis »

Lui : « On ne sait jamais, je n’ai pas d’a priori »

Moi : «  Mmouiais »

Lui : «  Et vous ? Qu’est ce que vous venez chercher ici ? »

Moi : «  On pourrait se tutoyer, ça me détendrait un peu, tu vois ? »

Lui : «  Tu as raison . Ca fait du bien ! »

Moi : «  J’accompagne la madame tomate qui est là bas, à côté du piano, avec sa robe mir couleur »

Lui : « Joli surnom… »

Moi : «  Et si on sortait d’ici ? »

Lui : « On pourrait prendre un petit déjeuner, avec mes… « amis » et « madame Tomate » , non ? »

Moi : « Pourquoi pas, oui ! »

Lui : «  Allons les chercher »

Il était temps ! Madame Tomate n’avait pas trop le moral mais finira par sortir –après le petit déjeuner- avec un des amis de Laurent ( celui qui soupirait) pendant deux ou trois ans. Ils ne se marièrent pas et elle pleura beaucoup. Laurent est venu avec moi à la soirée d’ouverture animée par le millionnaire doux dingue ( il n’existe qu’en un seul exemplaire, j’ai vérifié) et est devenu spontanément un ami -jusqu’au jour où il fut propulsé outre atlantique dans un très grand tout nouveau bureau-. Comme c’était un « résident », il ne savait rien de mon « autre vie » qui commençait d’ailleurs à me lasser sérieusement. Grâce à tout cela, je lui ai parlé de Felipe, un peu, pour « voir ». Il m’a dit un truc que je n’ai jamais oublié : « Tu ne sauras rien de cette histoire tant que tu n’accepteras pas de la vivre. Felipe n’est pas qu’un homme, c’est aussi une histoire et elle t’appartient »

Moins d’une semaine plus tard, le millionnaire doux-dingue a embarqué tous ses nouveaux salariés pour une semaine à Ibiza. Je ne suis pas rentrée à Paris avec eux. Je suis passée par Salamanque, et j’ai bien failli y rester.

 

dimanche, 15 octobre 2006

Patricia-M...Felipe ( Episode 3 )

FELIPE, Episode 3

 

 

« Viens » écrit-il, et résume-je. « Ma sœur et ma mère sont curieuses de toi, tu sais ? Non tu ne sais pas : notre jardin »… Oui, cet homme là sait parler « le jardin ». 2 pages de jardins. De murs. De reflets. Je dois avouer que je suis parfaitement séduite, même si je demeure interdite à l’idée de rencontrer les femmes de sa vie. Je cherche donc un bon prétexte pour ne pas le rejoindre. Mon job ? Je suis en train de le quitter, pour un autre, plus sympathique (mauvaise pioche). Mes poissons rouges, mes plantes vertes ? ( Songer à en faire l’acquisition, mauvaise pioche). Mes amis ? (mauvaise pioche, sur Paris, je ne fréquente pas cette espèce là ). Mes amourettes ? ( comment me manqueraient-elles ? mauvaise pioche ). Mes études ? ( j’ai encore plusieures semaines devant moi, mauvaise pioche). Pas envie d’y aller ? ( très mauvaise pioche ). Suis-je prête à traverser mon pays et un bout du sien pour …Pour quoi faire, justement ? Comme je ne trouve pas ni de bon ni de mauvais prétexte, je ne répond pas à sa lettre. Tiens, d’ailleurs, il faudrait que je la retrouve celle-là. Un bon mois passe, une vie entière aussi (m’en restent 8 ). Et puis il y eut ce Lundi matin. La concierge balayait devant sa porte, la mienne aussi, de fait, ainsi que …Bref. C’était aussi une espagnole, mais elle, au moins avait un accent normal et un sale caractère : « Hep, hep hep… !!! ». J’ignore la bête et m’engouffre dans le hall de l’entrée de service. « Hech ! Hech ! Vous là ! » -Elle m’insupporte- « MADEMOICHELLE !!! ». OK, je me retourne ; « Y’ach un paquet pour vouch qu’il est arrivé yeudi maich vouch’ étiez pas là. Y’a pas idée d’êchtre tout le temps dehors comme cha’ !! Et moich, ch’ai assez de travail comme cha’… » etc…Au bout de ving cinq rech’pétitions, elle va dans sa loge, et revient avec le colis en question. « Vouch avez de la famille en Espagne ? »

Moi : « Non »

Elle : « Tant mieuch’ »

Pendant que l’ascenseur monoplace me propulse lentement vers le 5ième étage, je détaille le paquet, un peu. Je suis surprise, pas mal. Je suis fatiguée, beaucoup. J’arrive chez moi qui a encore rétrécit depuis la semaine dernière. Dormir…

La faim me réveille vers 17h. J’applique mon immuable rituel qui me met sur « on » sans effort : pipi-clope-musique-café-pain-clopes-toilette-vêtements propres-clopes-café-bureau.

Si je n’étais pas une jeune femme, je me trouverais presque vulgaire. Ce qui, automatiquement me renvoie l’image de mon Ibère Concierge, et donc au paquet de Felipe, encore intact. « Ouvre ! » … 

Bon sang, mais c’est une vraie caverne d’Ali Baba ! Un inventaire à la Prévert ( sans ratons laveurs) ! Je commence par l’enveloppe carrée, et épaisse : une lettre, enfin, plusieures mises bout à bout sur des tas de lignes. Felipe se demande pourquoi je ne répond pas, pourquoi je ne viens pas, il me jure qu’il n’est pas amoureux, qu’il a juste très envie de prendre grand soin d’une rencontre qui le révèle à lui-même, qu’il veut me remercier de cela … « Ah bon, j’ai fait ça, moi ? » Voilà qui me change considérablement de mon existence parisienne, assurément plus légère. Puis une autre enveloppe dans laquelle se trouvent des photos de lui, de sa mère, de sa sœur, de leur maison, de leur jardin, de son cheval. Evidemment, toutes rayonnantes et réussies. Encore une autre enveloppe : une K7 Audio et une carte avec la mention « à lire après avoir écouté les 2 faces ». J’enclenche le walkwoman : Face A : Rien, nada ! Face B : les gymnopédies de Satie. Je me rue littéralement sur le bristol pour y lire : « Le silence est musique sauf quand il vient alors qu’on ne l’attend pas » Bing, prend toi ça dans les escourdes, Patricia. C’est de bonne guerre. Encore une enveloppe : des billets de train ! Mon Felipe serait donc un peu macho sur les bords ? Voilà qui me plaît davantage, qui m’est familier, je me méfie par nature des roses sans épines et des rosiers sans…Bref. A cette seconde, je sais que pas mal de nénettes trouverait en lui les accents du prince charmant. Pourquoi cela tombe sur moi, hein ? Je ne veux pas d’un prince charmant, je veux des grenouilles et des crapauds, je ne veux pas réfléchir en dehors de mes pages que je noircie consciencieusement, je ne veux pas être attentive, délicate. Je ne veux ni ami, ni frère. J’ai 18 ans, je travaille, je vis seule, je me sers d’une montre pour choper le premier métro, je veux que tout autour de moi soit fluide et excessif, administré et dominé par mes pulsions et désirs. Je veux être parfaitement égoïste sans cynisme. Alors, le Felipe, je le met où dans tout cela ? Si encore il m’avait écrit «  Ok : tu ne veux pas me rejoindre à Londres, tu ne veux pas me rejoindre à Salamanque, tu veux pas me répondre, mais voilà, j’ai vachement envie de te faire l’amour deux jours et deux nuits d’affilée comme des rocks star, et toi aussi d’ailleurs, dis pas le contraire », j’aurais foncé à la gare, et ventre à terre encore (mais sans le dire, faut pas exagérer). Alors, c’est exactement ce que je lui ait répondu. J’ai posté et, ce soir là, je suis restée chez moi.

 

samedi, 14 octobre 2006

Patricia-M...Felipe (2)

Felipe ( 2 )

 

C’est donc sur ce jour nouveau que nous passâmes la nuit entière dans 3 ou 4 clubs de Jazz parisiens. Vers 4 heures du matin, dans notre dernière cave, Felipe m’a demandé pourquoi les musiciens abandonnaient leurs partitions. Je ne me souviens pas avoir répondu quelques chose d’intelligent à part un vague « Tout à une fin, même à St Germain ». Il s’est levé, a commandé deux grands cafés, noirs, avec plein de sucres. Sur scène, restait une contrebasse, posée sur un pan de rideau. Il est parti, une minute ou deux. Pendant ce temps, je recollais les sons et assumait une saine fatigue naissante. Je trempe mes lèvres dans le noir. Je relève la tête et pense rêver. Voilà Felipe accueillant entre ses jambes le divin instrument. Il joue, sans archet, « pizzicato »,avec la plainte des doigts. Je ne reconnais pas le morceau. Il hésite, un peu, au début, comme un duelliste à l’aurore et qui se demande bien ce qui lui vaut ce méshonneur. Les notes s’accrochent aux planches, au bois, puis s’élèvent entre lui et l’instrument. Il sont beaux. Boisés. Concentrés. Felipe est seul sur scène, sans lumières. Il s’enhardit. Les graves me troublent. Je regarde ses mains danser avec de plus en plus d’aisance. Beaucoup de rassoient. Nous les écoutons. Virevoltes. Prudences. Enlevées. « C’était une improvisade  dédiée à cette nuit », me revint-il. Il m’épate et l’envie. Nous sortons, le jour est presque au rendez-vous. « Où vas-tu, à présent ? »  me demande t-il à voix basse. « Chez moi », en souriant. « J’ai un train dans 4 heures pour Londres. Je vais y rester une semaine. Tu viens ? ». Nous marchons sur un boulevard dont j’oublie toujours le nom. « Felipe ? »

Lui : « Oui ? »

Moi : «  Non, je ne peux pas, je bosse »

Lui : «  Je te fais un mots d’excuse »

Moi : «  J’ai besoin de ce job »

Lui : «  On se reverra ? Tu me donnes ton adresse ? »

Je lui ai donné mon adresse, sans répondre pour autant à sa prime question.

Nous nous séparons Place du Châtelet.

Je rejoins ma chambrette de bonnette, près de l’avenue de la grande armée. Je ne pense pas à lui, je le substitue à la musique.

Il est six heures passées. Je me couche et m’endors.

 

-         3 jours plus tard –

L’ascenseur de service me conduit au RDC . Je vais travailler. Tiens, une carte postale dans mon intercalaire de fer. Je la met dans la poche de mon jeans. Je prend mon service. Un coup de « rien » finit par arriver. Je sens le carton. Je l’extrais : « London by night ». Ben voyons. Je découvre autre chose de Felipe : une écriture équilibrée et quasi musicale, des mots en douces vagues. L’homme est précieux et modeste. La signature me fascine. Belle. Juste Belle . Un pan de moi me reproche de ne pas être amoureuse.

Les jours passent.

 

Une lettre d’Espagne. Il me dit « Viens ».

vendredi, 13 octobre 2006

Patricia-M... Felipe ( Episode 1 )

Je vous présente Felipe : Aujourd’hui, il a(urait) 45 ans, marié, 2 petites filles.

Nous nous sommes rencontrés pendant l’été 1989, à Paris. J’écrivais sous les jambes de l’arc de Triomphe en écoutant Wagner. Lui, assis non loin de moi, avait un rendez-vous avec une jeune femme. Je le savais rien qu’à son bouquet de fleurs et à sa façon de regarder l’heure toutes les 30 secondes, à son parfum aussi, qui trahissait une douche très récente. Sans ses signes d’impatience, je n’aurais même pas enregistré sa présence. Mais, quand quelqu’un gigote comme une queue de veau dans mon champ de vision, je suis mécaniquement agacée et forcément un peu plus attentive. A cette époque, il s’approchait de la trentaine et elle lui allait bien mieux que son eau de toilette.

J’imagine que Cupidon en avait plus qu’assez d’attendre la damoiselle car d’autres affaires l’attendaient. Qu’à cela ne tienne, il a décoché sa flèche non sur nous, mais sur la montre du dit homme. Cupidon se barre et l’homme secoue son poignet. Regard étonné, puis crispé. Il s’agite un peu plus, fouille le paysage pour trouver une horloge collective. Il apprend qu’on ne donne rien sur les Champs-Élysées, pas même l’heure. Il soupire, se lève, se rassoit, il me tarde que son rendez-vous arrive à moi aussi. Je sens son regard se poser sur moi avec la curiosité d’un touriste qui tombe sur une pub en cyrillique. Le temps passe, sur lui, aussi. Il s’est calmé, je l’ai oublié. J’écris à nouveau. Le temps passe et le jour manque. Vais me lever, moi. Mes accessoires de solitaire se retrouvent dans mon sac. Un temps d’arrêt (pour préparer mon retour au Réel) suivi d’un autre (pour sélectionner le club de femmes ou de jazz qui fermera ma nuit). On n’est jamais très sérieuse (très) longtemps à 18 ans. L’homme est toujours là et une petite intuition me dit qu’il attendait cette fois le moment où sa voisine de banc de pierre (myself and I ) serait prête à partir. Gagné.

Lui : «  Bonsoir…j’attends quelqu’un qui ne vient pas…Pourriez-vous me donner l’heure, s’il vous plaît ? »

Moi : « Bonsoir. Je n’ai pas de montre ce soir, désolée. »

Lui : « Ah…De toute façon, je pense qu’elle ne viendra pas »

Moi : « C’est une timide. »

Lui : « Je ne sais pas. C’était notre premier-rendez-vous. »

Moi : « Ah. Désolée pour vous »

Lui : « Merci, mais c’est peut-être mieux comme ça »

Moi : « C’est sûr. Maintenant, vous m’excuserez mais.. »

Lui : «  Vous partez ? »

Moi ( en ramassant mes affaires) : « Ben oui, je vais pas rester là toute la nuit »

Lui : « Je vous ennuie avec mes histoires ? »

Moi : « Un peu, mais c’est pas de votre faute, fallait bien que vous en parliez à quelqu’un, je suppose »

Lui : « Vous faîtes quoi ici ? Je pensais que vous étiez aussi dans l’attente de quelqu’un ? »

Moi : « Non, je n’attendais personne, j’aime bien venir ici, de temps en temps, les courants d’airs sont fabuleux »

Lui : « Les courants d’air ?! »

Moi : « On respire un peu mieux ici , les courants d’air virent la pollution et la chaleur, et  transforment les bruits de la ville »

Lui : «  Vous n’êtes pas une jeune femme courante, vous ! »

Moi : « Ecoutez, vous me posez une question, je vous réponds. Maintenant, si vous pensez remplacer votre lapin avec moi, c’est raté. Au revoir et bon courage ! »

Et je pars. Je m’engage sur l’avenue sans encore avoir décidé de mon prochain lieu d’accroche. Tant pis, je marche en direction des Tuileries, on verra bien. Deux ou trois minutes plus tard, le bonhomme me rattrape et sans me laisser une seconde le temps d’y penser :

Lui : « Je suis désolé pour tout à l’heure, écoutez, voilà, je voulais au moins vous donner ses fleurs…vous aimez les fleurs, hein ? »

Je m’arrête. Je le regarde. Je fouille dans ma jeune caboche un truc à la fois tendre et cinglant. Je ne trouve pas, évidemment…Il me plaît bien, le bougre ! Et puis, si je me laissais faire, là, je sourirais volontiers.

Merde, je souris.

Moi : « C’est un très joli bouquet, oui, mais je ne rentre pas chez moi. Gardez-le, ça vous fera un souvenir ».

Ca aurait pu marché, mais j’avais souri et cela ne lui a pas échappé une seconde.

Lui : « Vous allez où ? On peut y aller ensemble ? Vous rejoignez quelqu’un à c’t’heure ? »

Moi : «  Vous avez un drôle d’accent …vous venez d’où ? »

Lui : « Vous n’allez pas me croire ! »

Moi : « Dîtes toujours »

Lui : «  Je suis né en France mais vit avec ma mère en Espagne. C’est mon père qui était Français mais je ne l’ai jamais vu. J’aime beaucoup la France, alors, j’ai pris des cours particuliers pendant des années avec l’ami de ma mère »

Moi : « D’accord, mais ce que j’entend, c’est pas vraiment l’accent  d’un espagnol qui parle français…et vos tournures de phrases, elles sont un peu bizarres »

Lui : « Bizarres ? »

Moi : «  Oui, genre un peu démodées…enfin, genre plus littéraires qu’orales »

Lui : « Je sais…parce que justement, mon prof, c’est pas vraiment un Français, c’est un québécois »

Non, il ne plaisante pas. Je suis face à un Franco-Espagnol ( sans mauvais jeu de mot ) qui a appris le français avec l’accent et les tournures de nos cousins canadiens ! Il devient intéressant.

Lui : «  Vous en me croyiez pas, n’est-ce pas ? Vous pensez que je veux vous conter fleurettes ? »

Moi : « Je n’ai aucun moyen de ne pas vous croire, je trouve même cela plutôt génial ! »

Lui : «  Alors, vous êtes d’accord pour les fleurs ou vous préférez que je vous invite à dîner. J’ai faim. »

Moi : « C’est votre argument, ça : « j’ai faim » ? »

Lui : « Vous me plaisez beaucoup mais je sais pas comment m’y prendre avec vous, vous êtes pas facile »

Moi : «  Vous marquez un point….comment déjà ? »

Lui : «  Oh, je ne me suis pas présenté, vous avez raison, je m’appelle Felipe Mario Castello de Maria Rivas »

Moi : « J’ai retenu « Felipe ». Moi, c’est… »

Lui : « Vous avez oublié votre nom ? »

Moi : « Naoon, je me demande lequel je vais vous servir »

Lui : « Vous vous méfiez de moi ? »

Moi : «  Je me méfie de tout ce qui porte une eau de toilette pour homme avec un bouquet de fleurs à la main et qui se fait poser un lapin . Bon sérieusement, je m’appelle Patricia et je suis globalement plutôt gouine »

Lui : « Je connais pas ce mot là « gouine », c’est quoi ? Mais j’aime beaucoup votre prénom, il vous va très bien, on va dîner ? Je porte les fleurs, si vous voulez ? »

Moi : « D’accord, je vous suis »

Lui : « Vous préférez sans doute un endroit plutôt qu’un autre ? En ce qui me concerne, je n’avais pas d’idée précise, c’est possible d’être un peu au calme, par ici ? »

Moi : « Non, pas vraiment, à moins de fréquenter les restaurants des hôtels du quartier »

Lui : «  Alors, allons-y ! »

Moi : «  Difficile, sans réservation »

Lui : « Et si on essayait quand même ? »

Moi : « Bien, essayez, alors »

Là, j’ai découvert un regard inattendu en lui. Comme un plaisir teinté d’une galanterie. Il a pris ma main, et m’a conduit au Georges V, d’un seul pas d’homme. Réception. Salon. Maître d’hôtel. Petits palabres. Une table.

Lui : « C’est bien joli ici »

Moi : « C’est la première fois que vous venez ? »

Lui  « Oui ! Et vous ? »

Moi : « Pareil »

Lui : «  C’est une bonne nouvelle, c’est Paris ! ..Vous vous y connaissez en vins… ? »

Moi : « Non, pas du tout ..enfin très peu, au moins ceux à éviter »

Lui : «  Et vous pensez qu’ils en ont , ici, des vins « à éviter » ? »

Moi : «  Je ne bois pas de vin, de toute façon »

Lui : « Moi, non plus…mais un bon malt, ça vous dirait ? »

Moi : « Oui ! »

Nous rions ensemble. Me voilà étrangère dans ma propre culture. Il se détend et je vois apparaître un nouvel homme qui me plisse les yeux sur sons feutrés. Il en deviendrait presque volubile, enthousiaste. Je m’adoucis franchement. Nous dînons. Ah, je ne vais pas vous mentir, j’ai la carte de la « dame » , vous savez, sans les prix. J’opte pour les plats aux sons bohèmes dont je n’imagine pas la substance. Il est curieux de mes choix, attentif, et opte pour les mêmes.

Combien de cafés après ce repas ? Combien de cigarettes ? Nous sommes moins futurs amants que dans l’aurore d’une fratrie choisie. Une étincelle, cependant, brille encore dans le vif de nos ventres. Elle s’accorde mais s’intimide d’elle même.

Il sera bientôt architecte. Il voudrait pouvoir vivre 6 mois en France et 6 mois à Barcelone. C’est un amateur de musées aux lumières vives. Il pourrait aimer la musique, mais il se sent dépossédé par elle. Il aime les femmes. Toutes les femmes. Les brunes en particulier. Il en vient à me demander qui je suis, ce que je fais et se souvient qu’il ne connaît pas le sens du mot « gouine ».

Monsieur mon ami, j’ai 18 ans, bien frais. Je ne suis pas encore tombée dans un coma provoqué par une méconnaissance des fleurs de nuit. Je ne suis pas encore enceinte à cause d’un défi ignoré mais si intime. Pour l’heure, avec vous, j’ai 18 ans, je vais rentrer à l’université, j’habite dans un chez moi de 10 mètres presque carrés. Le lavabo ne connaît pas l’eau chaude, les toilettes se partagent à quelques sur le palier. Monsieur, j’ai 18 ans et « gouine » signifie que j’ai un désir de femmes plus prégnant que n’importe quelle aubade. Bien sûr, il ne comprend pas tout, mais il s’empêche à présent de poser la moindre question. Nous sommes ensemble, ainsi.

Nous quittons le Georges V. Il fait nuit. Il me demande : «  Où vas-tu maintenant ? ». Je lui répond : «  Gouine, c’est un argot qui désigne une femme qui…préfère les femmes »

Lui : « Mais tu vas où, là ? »

Moi : «  Je t’emmène écouter un peu de Jazz, ça te va ? »

Lui : « J’adorerai…c’est vrai ? Tu m’emmènes »

Moi : «  Mais oui ! »

Lui : « Tu n’aimes pas les hommes ? »

Moi : « J’en suis pas à ce point non plus »

Lui : «  Mais moi, tu m’aimes un peu, dis ? »

Moi «  Chope un Taco et tais-toi »

Lui : « Un « taco » ?! »

Moi : «  Un taxi…tu sais une voiture avec une lumière sur le toit qui n’est ni rouge, ni bleue »

Lui : «  Et si on marchait ? »

Moi : « Tu as raison, marchons »

Et nous avons marché.

Cette marche durera 4 ans, sans quotidien. Une romance qui explosa en Syrie. Avé Maria.