dimanche, 17 décembre 2006

Patricia-M...Ce cheveu dans mon whiskey (4)

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-         Je suis toute ouïe !

-         J’adore cette expression, vous savez !

-         Pourquoi, vous étiez un poisson dans une vie antérieure ?

-         Hummm….non, je pensais à une femme.

-         En particulier ?

-         Oui, et c’est ça qui me fait autant de bien. Bref !

-         Oui, je…vous écoute.

-         Le cheveu est en soi une merveille, une magie vivante, un miracle architectural, une poésie active, impérissable…Cette toute petite chose que je tiens entre mes doigts est la preuve que le monde et l’univers peuvent se concentrer et se voir dans le même temps.

-         Pas très scientifique tout cela !

-         Si, attendez. Saviez-vous que le cheveu est la première et la plus bénie des fibres naturelles ? De celles qui tissent l’existence même du Vivant le plus absolu ? Ce cheveu là en est l’empreinte la plus délicate qu’il m’est jamais été donné de voir. Comprenez : Un cheveu est composé à 95% de Kératine avec plus de 18 acides aminés, comme pour nos propres peaux.

-         Kératine ?

-         La Kératine existent sous deux formes : alpha et bêta. Ce sont ces deux formes qui créent la cohérence.

-         Continuez…

-         Lors d’un allongement de la chaîne de kératine, celle-ci passe de la forme alpha à la forme bêta. Quand l’étirement cesse, elle reprend sa forme de départ, à la manière d’un ressort. Quand il est mouillé, le cheveu s’allonge et peut absorber jusqu’à 30% du liquide qui le trempe.

-         Il a bu mon Bowmore ?

-         Oui, sans aucun doute. Et il le vaut bien. Passons, vous voulez bien ? Le taux de kératine augmente au cours du temps et provoque le durcissement et la mort du cheveu. La division cellulaire s'arrête alors et le follicule se rétracte. Mais, pas là. Pas avec celui là. Je suis certain qu’il a de merveilleuses tuiles.

-         Une tuile ?

-         Oui, c’est le nom donné aux plaques qui recouvrent sa surface : Une tuile. La sénescence s’observe par les tuiles du cheveu. Un indice microscopique.

-         Paf, la tuile.

-         Vous n’êtes pas sérieuse. Je suis sérieux.

(Il tourne les talons)

Je me rassemble : un concentré d’univers a chu dans mon verre, et de la meilleure eau encore, paraît-il. Certes.

-         Monsieur ? S’il vous plaît …

(Il revient)

-         Oui ?

-         Finissez, je commence juste à comprendre.

-          Au centre de la fibre se trouve la moelle, sans activité particulière, et la couche suivante, le cortex, en constitue le cœur. C'est ici que se trouvent les mélanines qui déterminent la couleur de la chevelure.

-         Vous dîtes moelle, cortex, cœur…c’est troublant.

-         Oui, vous commencez à réaliser que cela va au delà de la peau, de la surface des choses, vous rentrez vous aussi dans la spirale de son corps qu’est le nôtre.

-         D’où l’ADN..enfin, sa forme hélicoïdale ?

-         Je ne sais pas. C’est intéressant. Je n’y ai pas encore réfléchi, à vrai dire. Mais il est vrai que son architecture est…

-         Est… ?

-         Il m’arrive de chercher mes mots, vous savez. J’en brasse pas mal, ici, tous les jours, mais rarement ceux-là. Vous permettez ?

(Il quitte la salle et se campe dehors, mains sur les hanches).

Tout à coup, je m’effraye. Pourquoi cet échange me semble à la fois évident et surnaturel ? Je craque une nouvelle allumette et aspire une nouvelle yankee. Ne pas réfléchir, se laisser cueillir. J’aurais aimé avoir encore le cheveu devant moi pour me mesurer à lui.

-         Son architecture est fascinante. Il se développe en zones concentriques. À l'âge adulte, le cheveu a la forme d'une fibre cylindrique torsadée. Sa composition résiste remarquablement à la dégradation chimique, mécanique et photochimique. Et tout ce petit monde existe sur une épaisseur inférieure à un dixième de millimètre.

-         Ce qu’on voit n’est pas ce qu’on croit, n’est-ce pas ?

-         Oui, c’est là que réside la magie, cette union de la science et de la philosophie.

-         De la connaissance et de la poésie ?

-         De la raison et du plaisir.

-         De la réalité et de notre faire devenir ?

-         Vous vous approchez, vous allez me rejoindre, enfin !

-         Ce n’est pas vraiment vous que j’attendais.

-         Bien entendu. J’imagine que vous avez rendez-vous, grâce à lui, avec la déesse Athor.

-         Pardonnez-moi, je ne comprend pas bien...Enfin, je veux dire…je ne sais pas qui est Athor

-         Athor et à ….

-         Ah non !

-         C’était tentant. Excusez-moi, c’est une situation…

-         Athor partagée !

-         Hum. Athor était une déesse…Egyptienne , je crois, qui a historiquement fournie une autre interprétation de la chevelure qui, avant, était l’apanage de la virilité masculine. Avec elle, on entre dans une nouvelle ère : le beau cheveu devient le prélude à l’acte amoureux.

-         La boucle est bouclée. Je réalise.

-         Vous attendez quelqu’un ?

 

Patricia-M ...Ce cheveu dans mon whiskey (3)

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J’approche le verre à mes lèvres et je m’égare une seconde à la lisière d’un bois léchant un océan.
L’association de la fougère et de l’iode frise autour de ma bouche et retient encore un instant le geste de la première gorgée. Profiter encore, garder en soi ce chemin parallèle encore quelques précieuses minutes, laisser le temps s’occuper seul de La laisser se rapprocher de moi.
Un parfum troublant m’assaille à présent : celui du cuir frais. Je suis désemparée : s’agit-il du mélange entre ma veste et mon parfum ou bien du Bowmore ou bien encore tout cela fait-il corps ? Il faut que je me calme. Il faut que je cesse de me livrer ainsi à moi-même. Il est temps de boire ce verre.

Hélas, cela ne me sauve pas davantage. Sa mise en bouche est suave, forcément un peu salée avec une teinte de cerises sauvages et de violettes. Je rêve d’Elle debout, presque éveillée. L’attaque est sobre mais le bouleversement m’attendait sur la complexité absolue de la finale, longue et de par trop agréable, car un peu sèche. Je crois que j’ai fermé les yeux un instant sur son éclat or et ambre révélé par un rayon de soleil et divague secrètement sur les cuisses de mon inconnue. Cette torpeur pour déconstruire le tort d’avoir peur ?

Je me lève, me dirige jusqu’au comptoir cuivré et achète un paquet de cigarettes, blondes et américaines. Puisque c’est ainsi que je me formule les choses, je me sens sourire.

Je retourne à ma place. Allumette. Feu. Fumée. La vie reprend son cours normal, les brouhahas leur amplitude sourde. Encore vingt minutes. Tandis que j’allais de nouveau boire une nouvelle gorgée, je trouve un cheveu dans mon whiskey. Non, ce n’est pas un des miens et ouf, ce n’est pas un poil. Etait-il déjà là depuis le début ? Aurais-je voyagé avec lui sur mon épaule et se serait-il laissé tomber dans mon verre ?

Je jette un œil à mon serveur, à ses collègues, au patron : ils ne peuvent être responsables, ils portent le cheveu trop court pour répondre à celui qui nage en surface. Je pense que cela me rassurerait de connaître l’origine, cela m’empêcherait une nausée proportionnelle au plaisir qui m’avait saisie quelques minutes auparavant. Cela m’éviterait de penser que ce cheveu est un signe malheureux , un grain de sable annoncé dans mon approche sensuelle de son corps, à elle, entrevu grâce à ce cher Bowmore. La terre devient dure, les sons plus aigus, ma raison cède du terrain à l’irrationnel.

-         Monsieur ? Excusez-moi !

-         Oui ?

-         J’ai un cheveu dans mon whiskey.

(Il regarde)

-         En effet, mais ce n’est pas le mien…Ni celui de mes collègues !

(Il rit)

-         Il n’est quand même pas tombé du ciel ?

-         Tout est possible, vous savez.

-         Mais, c’est…dégoûtant !

-         Visuellement, c’est pas très agréable…mais, vous en risquez rien avec un bain dans le whiskey, y’a pas une bactérie qui tient le choc.

( Il part chercher une petite cuillère )

-         Vous permettez ? Je vais le sortir de là.

(Si fait, il l’attrape ensuite délicatement entre le pouce et l’index et le regarde attentivement)

-         Très beau spécimen…

-         Vous êtes collectionneur ?!

-         Non, une sorte d’épicurien scientifique. Si ce cheveu avait été autre chose que ce qu’il est, je vous aurais changé immédiatement votre verre. Mais là, vous avez beaucoup de chance.

-         De la…chance ?

-     Oui, je vais vous expliquer pourquoi. 

samedi, 16 décembre 2006

Patricia-M...Ce cheveu dans mon whiskey (2)

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Il se peut que j’attende quelqu’une aujourd’hui et que j’affiche une forme légère de la tension qui me tient du bout d’une pulpe au doigté inconnu.

Bien entendu, je suis en avance, cette fois , car l’enjeu est de taille ; je crois que c’est Elle. Mais tout commence comme dans un théâtre et la sincérité avec laquelle j’entrevois cette si précieuse minute où je vais la vivre pour la première fois et percevoir jusqu’à l’ombre de ces choses qu’Elle accompagne avec tant de naturel n'est pas en mesure de combattre ce délicat artifice. Donc, bien choisir sa place – selon le ton de la voix qui nous conviendra -, la lumière – et préserver une instinctive pudeur -, et la boisson de l’attente.

La boisson de l’attente, délicate offrande d’humeur à celle qui peut vous rejoindre. J’aime tout, ou presque ; la question n’est plus maintenant «  Quel est ce qui pourrait me faire envie ? » mais : « Quelle sera sa première idée en découvrant mon corps et mon verre ? ». Un café ? Trop banal, limite sans-le-sou. Une eau gazeuse ? Limite remède para pharmaceutique, trop inquiétant. Un jus de fruit frais ? Trop vite bu et trop de place sur la table avec ses accessoires. Un soda ? Approche trop juvénile. Un verre de vin ? Plus élégant, certes, mais que répondre exactement de la qualité infligée.

-          Bonjour, que désirez-vous boire ? 

( Aïe, le serveur s’affaire trop tôt ! Que faire ?! Je sens qu’il s’impatiente et se demande comment les gens peuvent ainsi s’attabler sans même savoir pourquoi ou pour quoi. Je ne veux pas être les gens. Je réplique avec une inconsciente célérité ..)

-         Un Whiskey.

-         Lequel ?

-         Qu’avez-vous à me proposer ?

Là, il égrène une liste rapide qui n’est pas faite pour mon plaisir.

-         Et en bourbons, vous avez quoi ?

Il réitère. Même effet. Je souris.

-         Je prendrai un ..Bowmore, finalement

-         Baby ?

-         Non.

-         Glace ?

-         Non !

Le voilà reparti. Pourquoi pas celui-là, je pourrais au moins avoir la suave parole de Lui tendre, à Elle, un peu d’histoire et de légende…Et marquerai ma présence de cette brutalité subtile et tendre. Merci, inconsciente célérité.

Je regarde ma montre. Il est 18h30 sur le méridien de Paris. Lorsque la grande aiguille aura parfaitement inversé l’apesanteur, Elle sera là. Peut-être.

-         Voilà, un Bowmore.

-         Merci.

Le verre est idéal, tapissé dans son fond d’inégales mais fascinantes bulles d’air. Il est lourd. Il est franc.

-         Excusez-moi.

Le serveur est revenu poser à côté de moi un verre certes plus modeste mais plus précieux et plus anodin que toute matière : de l’eau.

Il me semble qu’à partir de ce moment là, je commence à regarder vraiment autour de moi. Il me semble que je parviendrais presque à m’aligner sur une caisse boisée de résonances. Le décor et moi sommes plantés. J’espère que cela ne durera pas.

Je pense à Elle, sans audaces, en me ré-imprégnant de mes soupçons de certitudes, surtout les plus suaves et pérennes.

Mon verre envoie de l’or dans mes yeux, mon visage s’approche, en saisie une évasive mais prometteuse effluve.

Attendre, tout est là.