mardi, 29 janvier 2008

La Femme de Trieste

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C'est à Trieste que j'ai rencontré la grand-mère de Gila.

Elle vit seule dans un appartement près du port.

Avant, ici, habitaient ses parents, ses frères et soeurs, puis son mari, puis ses enfants, puis ... juste elle. Ils ont cependant tous laissé une empreinte d'eux : on les voit encore sourire sur les murs. La grand-mère de Gila, s'appelle ..Gila. Les années ont traversé son corps et ses yeux, elle aussi se consume. Comme c'est naturel. Elle s'en moque et ça la rend belle, au delà de tout. Elle évoque la souffrance et la violence d'avoir perdu des proches avec les nazis, puis sous Tito. Elle ne le fait pas pour gagner mon empathie, elle m'instruit. Non, je ne sais pas ce que signifie vivre dans la peur. Non je ne sais pas ce que signifie l'état de force contre l'état de droit. Non, je ne sais pas ce que c'est de vivre avec une mitrailleuse postée en bas de la rue. Elle ne veut pas que je "sache", elle veut nous éclairer. Elle m'explique aussi qu'elle n'est pas la seule. Qu'en ce bas-monde, des millions de vieilles femmes ont la juste mémoire des Hommes. Elle m'explique aussi que certaines ne sont pas en paix, que l'âge n'est pas un gage de respect.

Elle parle doucement, elle choisit ses mots. Son français est parfait et ciselé, je ne vous cache pas que cela m'a surprise. Alors, j'ai osé lui demander :

Moi : - Où avez-vous appris à parler le Français aussi bien ?
Gila : - Pourquoi ne me demandez-vous pas où j'ai appris l'Italien ?
Moi : - Eh bien ...parce que vous habitez en Italie.
Gila : - Dans une Italie qui parle Allemand encore souvent.
Moi : -  Trieste n'est pas toute l'Italie !
Gila : - Pour moi si, un peu. Pour répondre tout de même à votre question, belle petite, il se trouve que ma mère s'était éprise de votre pays et de ses auteurs de son époque. Ainsi, le soir, à la place d'un conte, je l'entendais en français me lire L'éducation sentimentale , par exemple. Comme elle, j'ai du quitter l'école vers mes 9 ans, mais j'ai gardé ce bonheur.
Moi : - Et qui lisez-vous aujourd'hui ?

Gila : - Venez avec moi, je vais vous montrer quelque chose...

 

Nous nous levons. Elle ouvre une porte dérobée sous le plancher. Des marches, elle s'y engouffre avec une aisance déconcertante. Je la suis, bien plus malhabile. Nous arrivons dans une cave au sol nu. Quelques meubles bâchés, quelques bouteilles empesées de poussières. Elle sourit.

 

Gila : - Nous y sommes presque.
Moi : - Mais quel est cet endroit ?!
Gila : - Enfin, mon petit, vous ne voyez pas que c'est une cave ? 
Elle rit de sa plaisanterie et me montre une brique.
Gila : - C'est là. 

 

Elle attrape un maillet en bois et frappe 3 fois 1/2. Quelque chose s'ouvre. Je ne parviens pas à distinguer au début ce dont il peut s'agir, mes rétines sont submergées d'un halo mordoré. Alors je ferme les yeux et elle me dit :
- "C'est bien, Petite. Tu comprends vite"

Elle me prend la main et nous avançons. Me voilà dans la "caverne de Trieste", dans la mémoire extraordinaire des encres ou ancres d'une Femme. Des milliers d'ouvrages, tous reliés. Derrière nous, la porte se referme. A travers mes paupières, je sens que je vais m'accommoder des luisances.

 

Gila : - Voilà près de 200 ans de votre littérature.
Moi : - Pourquoi les avoir presque enterrés ?
Gila : - Pour qu'ils reposesnt en paix, jeune fille. Dans des temps pas si reculés que cela, nous cachions ici des "menacés". Qu'ils le furent par naissance ou par conviction, mère et moi pensions que cette compagnie les sauverait, de toute façon.
Moi : - ...Mais..
Gila : - Mais quoi ?
Moi :- ...Mais...ils ne comprenaient pas tous le français ! Si ?
Gila : - Justement !