samedi, 21 octobre 2006
Patricia-M...FELIPE ( 5ième et dernier Episode )
FELIPE ( 5ième et dernier épisode )
Ce qu’il y a de bien dans la fougue un peu stupide de nos 18 ans, c’est qu’on ne se pose pas trop de questions « avant » de se décider à faire quelque chose, ni vraiment « pendant ». Dans le fond, on sait que ce n’est pas très raisonnable alors on se déculpabilise avec une seule phrase de Nietzsche : « La réflexion nuit à l’action ». Voilà qui est bien arrangeant !
Du moins voilà comment je pense pouvoir correctement appréhender aujourd’hui ( et de fait, 17 ans plus tard ) mon arrivée à Salamanque.
Les portes de l’aéroport franchies, je me retrouvais avec 4 soucis : 1) Je parlais Espagnole comme une vache Inuite. 2) Je ne possédais aucun rudiment du voyage en solitaire dans une ville étrangère. 3) J’avais l’estomac dans la gorge. 4) Je n’avais pas prévenu Felipe.
Le quatrième point, en vérité, était le point fort de mon initiative mais, fraîchement débarquée, je le sentais beaucoup moins bien, tout à coup. Alors, je me suis assise sur un banc, j’ai regardé attentivement le pouls des choses et des gens autour de moi en grillant 3 ou 4 clopes. Il s’agissait d’être un minimum plus efficace que le parcours que j’avais du choisir pour venir ici. Mais passons ce détail car, comme tous les moments un peu flous ou trop rapides de notre existence, ils s’impriment mal sur notre Hard Disk. Je me souviens très bien que si j’avais mesuré mon attachement à lui par la difficulté de relier mon point de départ à mon point d’arrivée, j’aurais du piquer une robe de mariée à Madame Tomate.
A présent, une quinzaine de kilomètres me séparait de l’adresse qu’il m’avait donné sur ses lettres qui, toutes, s’étaient envolées vers moi depuis ce point-ci. Enfin, je dis ça pour vous offrir une petite phrase romantique puisqu’à mon avis, le convoyage postal se fait par train au départ de Salamanque. « Action ! » : Je monte dans un taxi et tend rapidement les coordonnées de Felipe. Le chauffeur n’a aucune expression ni comportement qui me donnerait un indice sur la gueule du loup dans laquelle je suis en train de me jeter en vrac. S’il avait fait « hum-hum » en dodelinant de la tête, je me serais dit « C’est un coin paumé ». S’il avait un grand sourire, je me serais dit « Ca va lui rapporter un max. de pesetas ». S’il avait ibériquement pesté, il m’aurait fait penser à ma concierge. Mais non, il m’a rendu le papier aussi sec et nous sommes partis.
La route n’avait rien de particulièrement originale et j’en fus un peu déçue. Bon sang, je m’attendais à un peu de dépaysement quand même en Castille et Léon ! Rien que le nom de la province m’évoquait des trucs comme les couples mythiques genre bonnie and Clyde, Tintin et Milou, Ava et Gardner. Et encore, je vous dis cela parce que je la prononçais à la façon espagnole sinon, à la « française », autant dire que cela aurait soulevé un autre genre d’imaginaire, relativement inquiet. Après, j’ai vu son blason : une tour jaune fois 2 et un lion rose, fois 2 aussi. Un lion gay ? Ou alors c’est parce que la panthère était déjà prise. Enfin, si je puis dire. Oui, déjà, je flânais ainsi en songes divers et variés, ça occupe toujours une bête qui ne s’avoue pas stressée. Puis, j’ai aperçue les pierres érigées du centre ville, je me doutais que nous n’étions plus très loin, à la façon dont le chauffeur commençait à ralentir. D’ailleurs, ils se sont arrêtés lui et son compteur devant une grille blanche ouvragée et blasonnée ( ca me fera déjà un sujet de conversation d’entrée puisque je reconnaissais bien là les tours et les lions ). J’ai réglé, il a filé, sobrement.
A travers la grille, je découvrais le jardin écrit par lui quelques semaines plus tôt. A cette époque, je n’étais que vaguement sensible aux espaces verts domestiqués et trouvais même suspect le temps que d’aucuns leur consacraient. Mais là, je dois avouer que je l’ai aimé au premier regard au point d’être prête à l’imprimer en moi et repartir, le cœur content. Mais il n’y a pas que le cœur dans la vie, n’est-ce pas ? J’ai appuyé sur le bouton de l’interphone : « buzzz » fit le portail en réponse, sans aucune voix pour s’inquiéter de « qui » il s’agissait. J’ai donc traversé la grande allée de gravillons blancs et de quartz en fixant mon attention sur la porte d’entrée de la villa et en affectant une démarche confiante et amicale. Oui, c’est possible. La première voix qui se manifesta ne vint pas de la porte, mais du jardin…ou plus exactement d’un bosquet. Sauf, que je ne voyais pas le corps qui l’animait ( la voix, pas le bosquet- quoique..-) et ne comprenais pas grand chose aux deux ou trois phrases qui m’étaient parvenues. Ceci dit, pas de mystère, c’était sans aucun doute possible celle de Felipe. Sa voix, dans son élément, dans son pays, en V.O, prenait une dimension qui affola un peu ma confiance en moi. En d’autres termes, j’étais muette comme une carpe et figée comme la dite carpe congelée. Le bosquet s’agite, lui, au moins et Felipe le jardinier, cisailles à la main, déplie son grand corps et m’aperçoit : « Holà !! Patricia !! » Il n’a pas vraiment l’air surpris, lui. J’ai raté un épisode ou quoi ?
Tout en s’approchant de moi, il continue : « Excuse-moi, je croyais que c’était ma mère qui venait me chercher pour aller…Qu’importe, c’est bien toi ! Ca me fait bien plaisir de te voir, ah c’est vraiment formidable ! » Puis, séquence approche des 3 derniers centimètres. Dans ces cas là, ce sont souvent les yeux qui se trouvent en premier et qui prennent la température, déclenchent la répartition et l’enchaînement des choses : « Je peux t’embrasser ?… » dit-il en le faisant, oui, exactement comme dans les films de l’amûûr. Il était doux et puissant, viril sans ostentation, un parfum délicat de feuilles coupées sur fond de sueur perlée. J’ai aimé.
Il a pris mon sac, et s’est enquit de moi. Ecoutez, je me souviens juste avoir souri comme j’ignorais savoir le faire et avoir reçu la même magie en échange. Sans un mot, nous avons de concert, engagé quelques pas dans ce jardin. La tentation était grande. Nos mains se sont signifiées la fin de l’attente lorsque nous nous sommes retrouvés devant la piscine. Il a posé mon sac, et nous avons sauté ensemble, en riant, en jouant, j’allais presque écrire : « en dansant ». Puis, ce fut au tour de la terrasse, au dessus de nous de se manifester vocalement, bien entendu, c’était « une » terrasse, donc « une femme ». Evidemment, je n’ai encore rien capté à ce qui se disait, mais le ton s’il me paraissait exprimer la « surprise » n’en demeurait pas moins bienveillant. Après quelques secondes, Felipe répondit , en Français : « Maman, je te présente mon amie Patricia ». Surréaliste, certes, mais pas autant que la suite lorsqu’elle répondit en Français : « Bonjour et bienvenue, Patricia. Mon fils m’a beaucoup parlé de vous et je suis contente de vous accueillir dans …ma piscine ! » et, dans le même souffle, à Felipe et toujours en Français « Tu pourrais quand même la laisser arriver après le voyage qu’elle vient de faire, je viens t’apporter des serviettes ».
- « Vous vous parlez toujours en Français ? »
- « Oui, sauf quand ma sœur est là »
- « C’est marrant, elle a le même accent que toi…c’est ‘gnon »
- « On a le même professeur, tu te souviens ? Allez, on se sèche et je vais te montrer quelque chose, d’accord ? »
Au fond du jardin, derrière une rangée de ce que je suppose être des cyprès, se tenait un petit pavillon. Une ancienne serre réaménagée en lieu de vie, plus exactement. Là son bureau avec sa planche à dessin, là un long comptoir de cuisine ouvrant un salon entièrement vitrée et ouvert sur un carré de collines, au cœur une chambre et sa salle de bain attenante derrière des pans verticaux et séparés chacun de quelques centimètres. « C’est ici que je vis, c’est ma première réalisation d’architecte ». Ma dernière défense venait de tomber en même temps que ma serviette. Tout était parfait depuis le début et tout demeurait dans cette même veine. Je ne cherchais plus à m’en défendre ou encore à m’en inquiéter.
Après deux ou trois jours de ce bonheur là, il m’a ouvert à la ville de jour et de nuit. Un soir, très tard, sur le pont romain, il m’a demandé de l’épouser aussi naturellement que s’il me proposait une promenade à vélo. C’était à ce point d’ailleurs tellement naturel qu’il ne m’a même pas effleuré l’idée que cela ne l’était pas. Tellement naturel qu’il m’a semblé évident de ne pas répondre, quoi dire ? Nous nous sommes assis sur une pierre abandonnée, en contrebas et avons laissé couler le temps.
- « Tu n’es pas obligée de me répondre maintenant, tu sais… » me dit-il en souriant franchement.
- « Répondre…pourquoi faire ? »
- « C’est ta façon de dire « oui », je suppose ? »
Et là, je me réveille.
- « Non, c’est ma façon de ne pas répondre . Tu sais bien que…. »
- « A cause des femmes ? »
- « Des fem… ? Pardon ? Ah oui, les femmes...c’est vrai, punaise de sort, je les avais oublié »
- « C’est plutôt bon signe, non ? En même temps, je pense vraiment que tu n’ es pas du tout « gouine »…Les femmes, c’est ton art, pas ta vie. »
- « La formule est belle, je la retiendrai, tu sais »
- « Tu viens de me répondre, si je comprends bien. Tu es certaine de ne pas vouloir prendre un peu de temps pour y songer ?…Laissons-nous du temps… »
C’est vrai que je venais de répondre. C’est vrai que j’avais envie de me mentir. C’est vrai que j’avais envie de tenter l’aventure. Mais je savais aussi trois choses 1) Le souvenir des femmes me revenait avec une ampleur qui embrassait toute ma vie. 2) J’avais 18 ans .3) J’aimais certes Felipe mais n’était pas amoureuse. C’est exactement ce que je lui ai dit. Il a pris sa voix la plus douce, la plus posée, pour me dire que c’est ainsi que notre union pourrait traverser les années, que cet amour sans ses états fébriles était la clé d’une vie à 2…qu’il était certain de ne plus rencontrer femme plus franche…et qu’au-delà de me perdre en épousée, il se demandait si ce n’était pas justement cela qui allait vraiment le désespérer.
Je suis rentrée à Paris. Nous nous sommes écrits : moi lui racontant les marches que je faisais encore dans le sillage de ce qu’il m’avait donné, lui, en me racontant les jardins et les pierres du monde entier qu’il n’avait plus de cesse de parcourir. Nous nous sommes revus, une fois, à Paris, plus de 3 ans après. J’allais déménager, lui, partait pour la Syrie pour un voyage d’études qui devait le conduire à remporter son premier grand contrat. Nous avons dansé, une dernière fois, toujours en riant.
Je ne suis jamais retournée à Salamanque, lui non plus.
12:55 Publié dans 6- FELIPE (nouvelle) | Lien permanent | Commentaires (12) | Envoyer cette note | Tags : felipe, dernier épisode


