dimanche, 15 octobre 2006

Patricia-M...Felipe ( Episode 3 )

FELIPE, Episode 3

 

 

« Viens » écrit-il, et résume-je. « Ma sœur et ma mère sont curieuses de toi, tu sais ? Non tu ne sais pas : notre jardin »… Oui, cet homme là sait parler « le jardin ». 2 pages de jardins. De murs. De reflets. Je dois avouer que je suis parfaitement séduite, même si je demeure interdite à l’idée de rencontrer les femmes de sa vie. Je cherche donc un bon prétexte pour ne pas le rejoindre. Mon job ? Je suis en train de le quitter, pour un autre, plus sympathique (mauvaise pioche). Mes poissons rouges, mes plantes vertes ? ( Songer à en faire l’acquisition, mauvaise pioche). Mes amis ? (mauvaise pioche, sur Paris, je ne fréquente pas cette espèce là ). Mes amourettes ? ( comment me manqueraient-elles ? mauvaise pioche ). Mes études ? ( j’ai encore plusieures semaines devant moi, mauvaise pioche). Pas envie d’y aller ? ( très mauvaise pioche ). Suis-je prête à traverser mon pays et un bout du sien pour …Pour quoi faire, justement ? Comme je ne trouve pas ni de bon ni de mauvais prétexte, je ne répond pas à sa lettre. Tiens, d’ailleurs, il faudrait que je la retrouve celle-là. Un bon mois passe, une vie entière aussi (m’en restent 8 ). Et puis il y eut ce Lundi matin. La concierge balayait devant sa porte, la mienne aussi, de fait, ainsi que …Bref. C’était aussi une espagnole, mais elle, au moins avait un accent normal et un sale caractère : « Hep, hep hep… !!! ». J’ignore la bête et m’engouffre dans le hall de l’entrée de service. « Hech ! Hech ! Vous là ! » -Elle m’insupporte- « MADEMOICHELLE !!! ». OK, je me retourne ; « Y’ach un paquet pour vouch qu’il est arrivé yeudi maich vouch’ étiez pas là. Y’a pas idée d’êchtre tout le temps dehors comme cha’ !! Et moich, ch’ai assez de travail comme cha’… » etc…Au bout de ving cinq rech’pétitions, elle va dans sa loge, et revient avec le colis en question. « Vouch avez de la famille en Espagne ? »

Moi : « Non »

Elle : « Tant mieuch’ »

Pendant que l’ascenseur monoplace me propulse lentement vers le 5ième étage, je détaille le paquet, un peu. Je suis surprise, pas mal. Je suis fatiguée, beaucoup. J’arrive chez moi qui a encore rétrécit depuis la semaine dernière. Dormir…

La faim me réveille vers 17h. J’applique mon immuable rituel qui me met sur « on » sans effort : pipi-clope-musique-café-pain-clopes-toilette-vêtements propres-clopes-café-bureau.

Si je n’étais pas une jeune femme, je me trouverais presque vulgaire. Ce qui, automatiquement me renvoie l’image de mon Ibère Concierge, et donc au paquet de Felipe, encore intact. « Ouvre ! » … 

Bon sang, mais c’est une vraie caverne d’Ali Baba ! Un inventaire à la Prévert ( sans ratons laveurs) ! Je commence par l’enveloppe carrée, et épaisse : une lettre, enfin, plusieures mises bout à bout sur des tas de lignes. Felipe se demande pourquoi je ne répond pas, pourquoi je ne viens pas, il me jure qu’il n’est pas amoureux, qu’il a juste très envie de prendre grand soin d’une rencontre qui le révèle à lui-même, qu’il veut me remercier de cela … « Ah bon, j’ai fait ça, moi ? » Voilà qui me change considérablement de mon existence parisienne, assurément plus légère. Puis une autre enveloppe dans laquelle se trouvent des photos de lui, de sa mère, de sa sœur, de leur maison, de leur jardin, de son cheval. Evidemment, toutes rayonnantes et réussies. Encore une autre enveloppe : une K7 Audio et une carte avec la mention « à lire après avoir écouté les 2 faces ». J’enclenche le walkwoman : Face A : Rien, nada ! Face B : les gymnopédies de Satie. Je me rue littéralement sur le bristol pour y lire : « Le silence est musique sauf quand il vient alors qu’on ne l’attend pas » Bing, prend toi ça dans les escourdes, Patricia. C’est de bonne guerre. Encore une enveloppe : des billets de train ! Mon Felipe serait donc un peu macho sur les bords ? Voilà qui me plaît davantage, qui m’est familier, je me méfie par nature des roses sans épines et des rosiers sans…Bref. A cette seconde, je sais que pas mal de nénettes trouverait en lui les accents du prince charmant. Pourquoi cela tombe sur moi, hein ? Je ne veux pas d’un prince charmant, je veux des grenouilles et des crapauds, je ne veux pas réfléchir en dehors de mes pages que je noircie consciencieusement, je ne veux pas être attentive, délicate. Je ne veux ni ami, ni frère. J’ai 18 ans, je travaille, je vis seule, je me sers d’une montre pour choper le premier métro, je veux que tout autour de moi soit fluide et excessif, administré et dominé par mes pulsions et désirs. Je veux être parfaitement égoïste sans cynisme. Alors, le Felipe, je le met où dans tout cela ? Si encore il m’avait écrit «  Ok : tu ne veux pas me rejoindre à Londres, tu ne veux pas me rejoindre à Salamanque, tu veux pas me répondre, mais voilà, j’ai vachement envie de te faire l’amour deux jours et deux nuits d’affilée comme des rocks star, et toi aussi d’ailleurs, dis pas le contraire », j’aurais foncé à la gare, et ventre à terre encore (mais sans le dire, faut pas exagérer). Alors, c’est exactement ce que je lui ait répondu. J’ai posté et, ce soir là, je suis restée chez moi.